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Natacha TAURISSON Porte-parole et vice-présidente de l’Association du Syndrome de Benjamin (ASB)
22 juillet 2004

Ligne Azur : Quel est votre parcours professionnel et associatif ?

Natacha Taurisson : Je suis tapissière décoratrice de profession. Après avoir travaillé dans l’artisanat, j’ai enseigné à des adultes, puis dans un lycée professionnel. En même temps j’ai commencé à militer sur le plan politique et syndical. Elue sur le plan national en 1995, je suis syndicaliste à plein temps depuis 1997, détachée de l’Education nationale. Sur le plan associatif, j’ai fait partie de la FCPE en tant que parent d’élève, aujourd’hui j’évolue principalement dans le milieu LGBT. Dans mon parcours personnel, je me suis rendue compte des difficultés sur le plan administratif, juridique, social, médical dans notre société. J’ai alors décidé de défendre cette cause en luttant d’abord contre les amalgames, les fantasmes, les a priori comme la perversion sexuelle ou la vie nocturne. Mon adage : « apprendre, c’est comprendre ». Mon but est de transformer un peu la société par la pédagogie pour qu’elle comprenne une réalité humaine. J’ai commencé par le milieu homo qui ne voulait pas être associé aux transsexuels, j’ai donc fait du lobbying pour faire comprendre que nous avons des problématiques communes : les discriminations, la parentalité, le travail, le séjour etc. L’ouverture a eu lieu : le T de Transsexuel apparaît dans la LGBT. Puis je me suis tournée vers le monde politique, qui a compris doucement. En novembre, pour la première fois à l’Assemblée nationale, les élus ont débattu sur la question de transsexualité et de la transsphobie. Quand j’ai pris la présidente de l’ASB je voulais que la structure devienne le partenaire incontournable de la transsexualité en France.

Ligne Azur : Que signifie le syndrome de Benjamin ? Quelle réalité recouvre la transsexualité ?

Natacha Taurisson : le nom de l’association « syndrome de Benjamin » fait référence à Harry Benjamin, médecin américain qui a établit la nosographie de la transsexualité dans les années 50. Un syndrome est un ensemble de signes dont on ne connaît pas forcément l’origine, par opposition à maladie. Mais le nom ne nous convient pas, le terme est trop connoté et on se bat pour ne pas être considéré comme des malades. Les trans regroupent deux types de population : Les transgenres : c’est la dualité entre son genre féminin et son genre masculin, travestis, dragking, dragqueen, les butchs, les queers, les androgynes, les intersexués etc., toute une population qui « se joue » ou revendique la question du genre. Les transsexuels : c’est la conviction d’appartenir au sexe opposé à celui de sa naissance et à tout mettre en œuvre pour le vivre au quotidien. Il s’agit de mettre en adéquation le sexe physique et le sexe psychologique. Les personnes sont en fait très normatives, elles se sentent profondément homme ou femme. Au contraire, les transgenres sont très subversifs car c’est presque la création d’un troisième genre : les dragkings, par exemple, se font parfois, enlever la poitrine, prennent des hormones mais ne revendiquent pas forcément un statut d’homme. J’insiste sur la différence car les revendications ne sont pas les mêmes, les transgenres ne revendiquent pas le changement d’état civil ou d’opérations chirurgicales génitales par exemple.

Ligne Azur : Quelles mesures préconisez-vous pour lutter contre l’homophobie, la lesbophobie et la transphobie ?

N.T. :C’est un travail de longue haleine. Nous voulons que l’identité de genre, la transsexualité, la transphobie soient intégrées dans la loi. C’est mon premier combat. Le slogan de l’ExisTrans, le 1er octobre, aura pour thème « Transphobie : dans la loi, pas dans l’oubli ! ». Cela permettra une reconnaissance d’une partie de la population et des discriminations qu’elle subit. Mais une loi ne suffit pas à changer les mentalités. Le plus important se joue dans le domaine de l’éducation. Je milite dans regroupement associatif qui s’appelle « Cœur en Cours » qui comprend cinq associations LGBT pour sensibiliser et lutter contre les phobies liées à ces différences. Dans notre société très normée, on apprend le genre très tôt : les jeux, les activités, les codes vestimentaires et autres sont fixés selon le sexe des personnes. Il est important de mettre un terme à ces normes, à ces codes, de comprendre le droit à la différence et ce, dès l’apprentissage de la vie à l’école. Le rejet de la transsexualité provenait au début d’une image liée à la prostitution et à la sexualité. La souffrance humaine commence dès la petite enfance et le seul choix qui s’impose aux personnes concernées est de vivre ou de mourir. C’est une libération et un grand épanouissement de pouvoir être qui on est vraiment.

Ligne Azur : A quelles difficultés les personnes concernées par la transsexualité sont elles essentiellement confrontées ?

N.T. : D’abord les difficultés face à soi-même. La prise de conscience peut commencer dès l’âge de 4-5 ans et s’exprimer tôt ou beaucoup plus tard. On se sent différent sans forcément savoir pourquoi. Les choses se compliquent à l’adolescence : j’ai mené une vie clandestine les premières années de ma vie d’adulte. J’avais honte. A l’époque, on n’en parlait pas. Je n’ai pu commencer à exprimer ma féminité socialement qu’à partir de la trentaine. C’est à 40 ans seulement que j’ai entamé mon coming-out. Auparavant, je me suis marié et j’ai fondé une famille imaginant pouvoir ainsi rentrer dans « la norme ». Mais j’ai souffert très longtemps avant de prendre ma décision. Je me bats pour que les nouvelles générations puissent en parler plus facilement. Ensuite quand on décide de suivre ce parcours, il faut se confronter aux autres : ici, le coming out est obligatoire contrairement aux homos. A quel moment le dire ? Comment l’annoncer ? Comment gérer les réactions ? Il est fondamental de s’exprimer avec les tripes, avec son ressenti, et non pas intellectualiser la chose pour être compris. La plupart des personnes de mon entourage ont mis en avant le courage nécessaire pour faire ce parcours, mais pour moi, le courage, c’était avant. Je me suis sentie forte et invulnérable, parce que j’étais enfin moi-même. Le parcours dure 5 à 6 ans en moyenne et nécessite des consultations psychiatriques, d’endocrinologie, de phoniatrie, d’épilation, la chirurgie, les changements sur le plan juridique, administratif, social. On se bat tous pour être crédible physiquement et psychologiquement sans tomber dans les travers de la représentation du rôle. La pression de la société est très forte : je dois me comporter comme une femme mais on me demande souvent d’en faire plus et en fonction de l’image que la société impose. S’ajoute à cela des comportements de rejet et de discriminations. Il faut s’assumer, regarder les gens en face et ne pas se poser en victime pour se faire respecter.

Ligne Azur : Quelles sont les missions de l’ASB ?

N.T. : L’association existe depuis 10 ans et a atteint jusqu’à 350 adhérents. Elle comprend 2 grands axes :
-  l’aide directe ou indirecte : informer les gens directement concernées, les accompagner, les conseiller, les orienter dans leur parcours sans le faire à leur place. Mais aussi l’aide de l’entourage, amis, parents, collègues avec des réunions permettant la compréhension et la libération de la parole.
-  La revendication : nourrie de l’expérience de chacun. Ce combat porte sur toutes les difficultés rencontrées et interpelle toutes les couches de la société notamment les journalistes qui ont souvent fait des amalgames entre l’identité et la sexualité. Nous luttons contre certains protocoles médicaux qui affirment qu’une personne qui a été mariée, avec des enfants, ayant plus de 45 ans, et n’étant pas homosexuelle ne peut pas être transsexuelle. Sur le plan juridique, on nous oblige à faire des expertises médicales afin de déterminer le genre même quand les opérations ont été réalisées. Nous voulons pouvoir changer notre identité sans avoir été obligatoirement opéré, cela éviterait la course à l’opération dans les cas où la personne n’est pas prête ou n’a pas les moyens financiers. La Cour européenne des droits de l’Homme a condamné l’Angleterre sur un refus systématique de changement d’identité en disant qu’il y a lieu de considérer le sexe social et non plus uniquement le sexe biologique. C’est une avancée considérable. Mais c’est avant tout un combat sociétal, auprès des différents acteurs et institutions composant notre société auquel nous nous livrons, afin que les dispositifs et le regard porté sur la question de la transsexualité soit enfin de l’ordre de l’humain et non du délire ou du fantasme. Il n’y a pas de petite ou de grande question de société lorsqu’il s’agit de la souffrance humaine, il y a des êtres auxquels il s’agit de répondre, afin qu’ils ou elles trouvent enfin leur place et puissent s’intégrer comme tout un chacun.


Entretien réalisé par Delphine Dorier pour Ligne Azur

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